Il y a des figures dont on connaît le nom sans réellement connaître l’histoire. Natalie Rogers est probablement l’une d’elles.
Dans le monde des arts expressifs humanistes, beaucoup connaissent son approche, ses livres, son lien avec Carl Rogers, son travail sur la créativité et l’expérience vécue. Mais derrière cela, il y a aussi le parcours profondément humain d’une femme qui a traversé une véritable quête d’elle-même. Et plus je découvre son histoire, plus je suis frappée par sa résonance avec les questionnements de nombreuses femmes aujourd’hui.
Ce qui me touche particulièrement, c’est que cette histoire est extrêmement bien documentée. Une grande partie de ce que nous savons provient de la thèse de Sue Ann Herron : Natalie Rogers: An Experiential Psychology of Self-Realization Beyond Abraham Maslow and Carl Rogers. Sue Ann n’était pas une chercheuse distante travaillant sur une figure théorique. Elle était très proche de Natalie, a travaillé avec elle, l’a longuement interviewée et a eu accès à ses archives personnelles. Natalie était pleinement en accord avec ce qui était écrit dans ce travail. Les deux femmes se connaissaient profondément.
Aujourd’hui encore, Sue Ann poursuit ce travail de mémoire et finalise la biographie complète de Natalie Rogers. Et je mesure la chance que j’ai de connaître Sue Ann personnellement, comme amie et comme enseignante en arts expressifs. Des rencontres faites de détails très simples, presque intimes, mais qui rappellent à quel point cette transmission est faite dans des liens humains réels et profondément incarnés.
Ce qui me frappe dans l’histoire de Natalie Rogers, c’est qu’elle ne correspond pas du tout aux récits simplistes que l’on entend parfois aujourd’hui lorsqu’on parle de condition féminine.
Nous ne sommes pas dans une opposition caricaturale entre une femme victime et un homme oppresseur. Ce serait beaucoup trop simple. Et surtout beaucoup moins vrai psychologiquement.
Natalie vivait dans un milieu intellectuel extrêmement progressiste pour son époque. Avec son mari Larry Fuchs, professeur à Brandeis University, elle fréquentait des universitaires brillants, des penseurs humanistes et des figures engagées socialement. Eleanor Roosevelt elle-même — ancienne Première dame des États-Unis et grande défenseure des droits humains et des droits civiques — faisait partie des personnalités présentes dans leur environnement intellectuel et relationnel.
Et pourtant, malgré cet univers cultivé, engagé et profondément humaniste, quelque chose s’effaçait lentement chez Natalie.
Elle avait progressivement organisé sa vie autour des autres : autour de son mari, de ses enfants, de la carrière universitaire familiale, du soutien relationnel et émotionnel. Rien de tout cela n’était nécessairement violent ou malveillant. Et c’est précisément ce qui rend son histoire si intéressante et si universelle.
Le problème n’était pas une domination grossière ou visible. Le problème était beaucoup plus subtil : une manière progressive de devenir secondaire dans sa propre existence.
Emerging Woman : A Decade of Midlife Transitions
Dans les années 70, Natalie traverse une profonde crise existentielle qu’elle raconte elle-même dans son livre Emerging Woman: A Decade of Midlife Transitions. Ce livre me semble particulièrement important aujourd’hui. Il est profondément intime, vulnérable et honnête. Natalie y parle de maternité, de mariage, de perte de soi, de désir d’individuation, de créativité, de sexualité, de solitude intérieure et de transformation.
Et ce qui est fascinant, c’est que ce livre fut d’abord refusé par plusieurs éditeurs avant d’être publié à compte d’auteur.
Je me pose sincèrement la question : l’époque permettait-elle réellement une telle parole féminine ?
Pas un manifeste militant classique. Pas une revendication théorique. Mais une parole profondément expérientielle, intérieure et existentielle venant d’une femme qui aimait sa famille, son couple et ses relations… tout en ressentant progressivement qu’elle ne savait plus très bien où elle se trouvait elle-même dans tout cela.
Le livre a ensuite circulé de femme à femme et il est encore publié aujourd’hui, plus de quarante ans après. Cela dit probablement quelque chose de très profond sur la résonance de cette expérience.
Le lien avec Abraham Maslow
Ce qui me touche aussi énormément dans cette histoire, c’est le rôle joué par Abraham Maslow. On oublie souvent à quel point il a eu un impact direct sur la vie de Natalie Rogers. C’est lui qui l’encourage à reprendre des études alors qu’elle est mère de famille et qu’elle ne s’imagine absolument pas devenir une professionnelle reconnue. Il supervise son mémoire sur la créativité et l’expérience artistique. Il soutient son développement intellectuel et personnel. Et Natalie le considérait comme profondément soutenant envers les femmes — presque féministe avant l’heure.
Je trouve cela très beau intellectuellement : voir comment des figures humanistes comme Maslow ont pu encourager une vision de l’épanouissement féminin beaucoup plus centrée sur le développement du potentiel humain, la créativité et l’expérience vécue que sur des oppositions idéologiques rigides.
Et c’est probablement là que je me sens aujourd’hui très proche de la vision de Natalie Rogers.
Je dois reconnaître que j’ai parfois beaucoup de mal à me retrouver dans certaines approches féministes contemporaines très polarisées ou très accusatoires, même si je peux parfaitement comprendre qu’ils émergent dans certains contextes historiques et sociaux. Mais personnellement, je me sens beaucoup plus alignée avec une approche qui laisse place à la complexité humaine, aux nuances relationnelles et à l’expérience intérieure.
Parce qu’au fond, beaucoup de femmes ont aussi aimé profondément leur conjoint, leur famille, leur rôle maternel, leurs engagements relationnels… tout en ayant parfois le sentiment de s’être progressivement éloignées d’elles-mêmes.
Et je crois que Natalie Rogers permet de penser cela sans violence théorique.
Elle montre qu’on peut aimer profondément une relation, partager des valeurs communes, admirer son partenaire, avoir vécu de vrais moments heureux… et malgré tout finir par ne plus savoir qui l’on est soi-même.
Une question existentielle autant que politique.
Et je trouve que cette question reste extraordinairement actuelle aujourd’hui. Les femmes ont gagné énormément de liberté extérieure : accès aux études, autonomie financière, reconnaissance professionnelle, liberté de choix beaucoup plus grande. Mais le problème de fond ne s’est peut-être pas totalement dissipé. Il s’est transformé.
Autrefois, l’effacement féminin était souvent plus visible et structurel. Aujourd’hui, il devient parfois plus psychique, plus diffus, plus intériorisé : perfectionnisme, charge mentale, suradaptation, hyperfonctionnement relationnel, difficulté à sentir ses propres désirs profonds parce qu’on est devenue extrêmement compétente pour répondre aux besoins des autres.
Et c’est aussi là que les arts expressifs me paraissent tellement précieux.
Chez Natalie Rogers, la créativité ne sert pas simplement à “faire de l’art”. Les arts expressifs deviennent une manière de retrouver une subjectivité vivante lorsque les rôles sociaux deviennent trop étroits. Le mouvement, l’écriture, la peinture, le son, le corps et l’imaginaire deviennent des chemins pour revenir à soi-même.
Pas pour se couper des autres.
Mais pour apprendre à être reliée sans se dissoudre.
Et peut-être que c’est cela, finalement, l’équilibre le plus difficile et le plus beau à trouver aujourd’hui : pouvoir aimer, créer du lien, prendre soin des autres, habiter pleinement ses relations… tout en restant profondément vivante à l’intérieur de soi.



