Ce qui empêche vraiment de créer

Beaucoup de personnes disent ne pas être créatives.

Lorsque je les entends parler, je suis souvent frappée par la rapidité avec laquelle elles se jugent : « Je ne sais pas dessiner », « Je chante faux », « Je ne suis pas créatif », « Je vais être ridicule ». Comme si la créativité appartenait à quelques personnes particulières : les artistes, les « vrais créatifs », ceux qui auraient reçu un talent spécial.

Et pourtant, lorsque l’on écoute davantage leur histoire, on découvre souvent autre chose. Très souvent, il y a eu un moment de jugement, de honte ou d’humiliation. Un dessin critiqué. Une remarque blessante. Une danse moquée. Une mauvaise note. Quelque chose qui a progressivement appris à la personne qu’il valait mieux contrôler, cacher ou limiter son expression spontanée.

Je trouve cela profondément touchant. Car lorsque l’on observe les jeunes enfants, on voit souvent tout autre chose : une capacité à explorer, jouer, mélanger, essayer, recommencer sans se demander immédiatement si ce qu’ils produisent est « beau » ou « réussi ». Le plaisir semble d’abord être dans l’expérience elle-même. Puis quelque chose change progressivement. Le regard extérieur prend davantage de place. Il ne suffit plus de créer ; il faut aussi bien faire. Être apprécié. Ne pas être ridicule. Être « doué ». Je pense que beaucoup d’adultes continuent à porter cette peur-là, parfois sans même en avoir conscience.

C’est probablement pour cela que la notion de sécurité psychologique me semble si essentielle lorsqu’on parle de créativité.

Carl Rogers la décrivait déjà comme une des conditions fondamentales permettant à la créativité d’émerger. Et plus j’avance dans mon travail clinique, plus cette idée me paraît juste — et plus elle me semble au cœur de ce que Natalie Rogers a développé avec l’Approche Centrée sur la Personne par les Arts Expressifs : l’idée que la créativité n’est pas un talent réservé à quelques-uns, mais une capacité humaine fondamentale qui s’exprime naturellement lorsque les conditions intérieures et relationnelles le permettent.

Car beaucoup de personnes vivent avec une critique intérieure permanente. Avant même de commencer à créer, elles anticipent déjà le regard des autres. Elles imaginent ce qui sera pensé, évalué, comparé ou rejeté. Mais il me semble que la peur ne concerne pas uniquement le regard extérieur. Créer implique aussi parfois de prendre le risque de se découvrir soi-même.

Et cela peut être profondément déstabilisant.

Lorsque l’on entre réellement dans un processus créatif, quelque chose d’inattendu peut émerger.

Une émotion. Une colère. Une tristesse. Une vulnérabilité. Une part plus sensible ou plus vivante de soi-même. Quelque chose que l’on ne contrôlait pas totalement jusque-là. Je pense que beaucoup de personnes sentent cela intuitivement. Elles sentent que créer pourrait les rapprocher d’elles-mêmes d’une manière plus profonde qu’elles ne l’avaient imaginé.

Dans les espaces thérapeutiques où j’accompagne des personnes à travers les arts expressifs, ce que j’observe le plus souvent, c’est justement ce besoin de confiance. Comme si la personne avait besoin de pouvoir entrer dans une sorte de bulle intérieure suffisamment sécurisante pour commencer à se rencontrer elle-même. Il y a souvent un moment très particulier où quelque chose change. La personne parle moins. Ses mains commencent à utiliser les outils créatifs presque naturellement. Un rythme s’installe. Elle devient progressivement absorbée par ce qui est en train d’émerger. Ce n’est plus vraiment le résultat qui compte, mais le processus lui-même. Natalie Rogers appelait cela la Creative Connection — ce mouvement vivant entre les formes d’expression, qui permet d’accéder à des parts de soi que les mots seuls n’atteignent pas toujours. Il y a alors une forme de présence très particulière, comme si la personne était enfin en contact avec quelque chose de profondément vivant en elle.

Je pense que beaucoup de personnes connaissent cet état sans forcément savoir le nommer. Ce moment où l’on ne cherche plus vraiment à « bien faire ». Où l’on ne pense plus autant au regard extérieur. Où quelque chose circule plus librement. Ce qui compte surtout, c’est cette sensation de rencontre avec soi-même : une expérience à la fois simple, profondément humaine et parfois étonnamment apaisante.

Mais pour arriver jusque-là, il faut souvent sentir qu’il est possible d’être soi-même sans être rejeté.

Et cela me semble particulièrement important aujourd’hui. Beaucoup de personnes ont appris à maintenir une certaine image d’elles-mêmes : une image cohérente, rassurante, acceptable. Parfois même une image « authentique ». Mais maintenir une image demande énormément d’énergie psychique. Créer réellement implique souvent de relâcher un peu ce contrôle.

Je crois que c’est pour cela que certaines personnes ressentent autant de peur lorsqu’elles commencent à créer. Pas parce qu’elles manqueraient de créativité, mais parce qu’elles pressentent qu’il pourrait se passer quelque chose de vrai.

Dans une époque marquée par la visibilité permanente, il existe parfois une confusion entre montrer quelque chose de soi et être réellement en contact avec soi-même.

On peut énormément s’exposer tout en restant profondément éloigné de son expérience intérieure. À l’inverse, certaines expériences créatives vécues dans un cadre suffisamment sécurisant peuvent permettre une rencontre avec soi-même beaucoup plus authentique, même lorsqu’elles restent totalement invisibles aux autres.

Je pense aussi que la créativité transforme profondément notre rapport à nous-mêmes. Plus je m’autorise à être créative, plus je me connais moi-même. Plus je peux accueillir certaines contradictions, certaines difficultés, certaines parts d’ombre sans devoir immédiatement les rejeter ou les contrôler. Et paradoxalement, plus je peux aussi être ouverte aux autres et au monde.

C’est peut-être cela qui me touche le plus dans la créativité : elle ne consiste pas uniquement à produire quelque chose. Elle peut devenir une manière d’oser être davantage soi-même.

Et peut-être qu’au fond, la sécurité psychologique n’est pas seulement une condition de la créativité.

Peut-être est-elle aussi une condition importante pour oser se rencontrer réellement.

Etre reliée sans se dissoudre : ce que Natalie Rogers nous apprend encore aujourd’hui

Il y a des figures dont on connaît le nom sans réellement connaître l’histoire. Natalie Rogers est probablement l’une d’elles.

Dans le monde des arts expressifs humanistes, beaucoup connaissent son approche, ses livres, son lien avec Carl Rogers, son travail sur la créativité et l’expérience vécue. Mais derrière cela, il y a aussi le parcours profondément humain d’une femme qui a traversé une véritable quête d’elle-même. Et plus je découvre son histoire, plus je suis frappée par sa résonance avec les questionnements de nombreuses femmes aujourd’hui.

Ce qui me touche particulièrement, c’est que cette histoire est extrêmement bien documentée. Une grande partie de ce que nous savons provient de la thèse de Sue Ann Herron : Natalie Rogers: An Experiential Psychology of Self-Realization Beyond Abraham Maslow and Carl Rogers. Sue Ann n’était pas une chercheuse distante travaillant sur une figure théorique. Elle était très proche de Natalie, a travaillé avec elle, l’a longuement interviewée et a eu accès à ses archives personnelles. Natalie était pleinement en accord avec ce qui était écrit dans ce travail. Les deux femmes se connaissaient profondément.

Aujourd’hui encore, Sue Ann poursuit ce travail de mémoire et finalise la biographie complète de Natalie Rogers. Et je mesure la chance que j’ai de connaître Sue Ann personnellement, comme amie et comme enseignante en arts expressifs. Des rencontres faites de détails très simples, presque intimes, mais qui rappellent à quel point cette transmission est faite dans des liens humains réels et profondément incarnés.

Ce qui me frappe dans l’histoire de Natalie Rogers, c’est qu’elle ne correspond pas du tout aux récits simplistes que l’on entend parfois aujourd’hui lorsqu’on parle de condition féminine.

Nous ne sommes pas dans une opposition caricaturale entre une femme victime et un homme oppresseur. Ce serait beaucoup trop simple. Et surtout beaucoup moins vrai psychologiquement.

Natalie vivait dans un milieu intellectuel extrêmement progressiste pour son époque. Avec son mari Larry Fuchs, professeur à Brandeis University, elle fréquentait des universitaires brillants, des penseurs humanistes et des figures engagées socialement. Eleanor Roosevelt elle-même — ancienne Première dame des États-Unis et grande défenseure des droits humains et des droits civiques — faisait partie des personnalités présentes dans leur environnement intellectuel et relationnel.

Et pourtant, malgré cet univers cultivé, engagé et profondément humaniste, quelque chose s’effaçait lentement chez Natalie.

Elle avait progressivement organisé sa vie autour des autres : autour de son mari, de ses enfants, de la carrière universitaire familiale, du soutien relationnel et émotionnel. Rien de tout cela n’était nécessairement violent ou malveillant. Et c’est précisément ce qui rend son histoire si intéressante et si universelle.

Le problème n’était pas une domination grossière ou visible. Le problème était beaucoup plus subtil : une manière progressive de devenir secondaire dans sa propre existence.

Emerging Woman : A Decade of Midlife Transitions

Dans les années 70, Natalie traverse une profonde crise existentielle qu’elle raconte elle-même dans son livre Emerging Woman: A Decade of Midlife Transitions. Ce livre me semble particulièrement important aujourd’hui. Il est profondément intime, vulnérable et honnête. Natalie y parle de maternité, de mariage, de perte de soi, de désir d’individuation, de créativité, de sexualité, de solitude intérieure et de transformation.

Et ce qui est fascinant, c’est que ce livre fut d’abord refusé par plusieurs éditeurs avant d’être publié à compte d’auteur.

Je me pose sincèrement la question : l’époque permettait-elle réellement une telle parole féminine ?

Pas un manifeste militant classique. Pas une revendication théorique. Mais une parole profondément expérientielle, intérieure et existentielle venant d’une femme qui aimait sa famille, son couple et ses relations… tout en ressentant progressivement qu’elle ne savait plus très bien où elle se trouvait elle-même dans tout cela.

Le livre a ensuite circulé de femme à femme et il est encore publié aujourd’hui, plus de quarante ans après. Cela dit probablement quelque chose de très profond sur la résonance de cette expérience.

Le lien avec Abraham Maslow

Ce qui me touche aussi énormément dans cette histoire, c’est le rôle joué par Abraham Maslow. On oublie souvent à quel point il a eu un impact direct sur la vie de Natalie Rogers. C’est lui qui l’encourage à reprendre des études alors qu’elle est mère de famille et qu’elle ne s’imagine absolument pas devenir une professionnelle reconnue. Il supervise son mémoire sur la créativité et l’expérience artistique. Il soutient son développement intellectuel et personnel. Et Natalie le considérait comme profondément soutenant envers les femmes — presque féministe avant l’heure.

Je trouve cela très beau intellectuellement : voir comment des figures humanistes comme Maslow ont pu encourager une vision de l’épanouissement féminin beaucoup plus centrée sur le développement du potentiel humain, la créativité et l’expérience vécue que sur des oppositions idéologiques rigides.

Et c’est probablement là que je me sens aujourd’hui très proche de la vision de Natalie Rogers.

Je dois reconnaître que j’ai parfois beaucoup de mal à me retrouver dans certaines approches féministes contemporaines très polarisées ou très accusatoires, même si je peux parfaitement comprendre qu’ils émergent dans certains contextes historiques et sociaux. Mais personnellement, je me sens beaucoup plus alignée avec une approche qui laisse place à la complexité humaine, aux nuances relationnelles et à l’expérience intérieure.

Parce qu’au fond, beaucoup de femmes ont aussi aimé profondément leur conjoint, leur famille, leur rôle maternel, leurs engagements relationnels… tout en ayant parfois le sentiment de s’être progressivement éloignées d’elles-mêmes.

Et je crois que Natalie Rogers permet de penser cela sans violence théorique.

Elle montre qu’on peut aimer profondément une relation, partager des valeurs communes, admirer son partenaire, avoir vécu de vrais moments heureux… et malgré tout finir par ne plus savoir qui l’on est soi-même.

Une question existentielle autant que politique.

Et je trouve que cette question reste extraordinairement actuelle aujourd’hui. Les femmes ont gagné énormément de liberté extérieure : accès aux études, autonomie financière, reconnaissance professionnelle, liberté de choix beaucoup plus grande. Mais le problème de fond ne s’est peut-être pas totalement dissipé. Il s’est transformé.

Autrefois, l’effacement féminin était souvent plus visible et structurel. Aujourd’hui, il devient parfois plus psychique, plus diffus, plus intériorisé : perfectionnisme, charge mentale, suradaptation, hyperfonctionnement relationnel, difficulté à sentir ses propres désirs profonds parce qu’on est devenue extrêmement compétente pour répondre aux besoins des autres.

Et c’est aussi là que les arts expressifs me paraissent tellement précieux.

Chez Natalie Rogers, la créativité ne sert pas simplement à “faire de l’art”. Les arts expressifs deviennent une manière de retrouver une subjectivité vivante lorsque les rôles sociaux deviennent trop étroits. Le mouvement, l’écriture, la peinture, le son, le corps et l’imaginaire deviennent des chemins pour revenir à soi-même.

Pas pour se couper des autres.

Mais pour apprendre à être reliée sans se dissoudre.

Et peut-être que c’est cela, finalement, l’équilibre le plus difficile et le plus beau à trouver aujourd’hui : pouvoir aimer, créer du lien, prendre soin des autres, habiter pleinement ses relations… tout en restant profondément vivante à l’intérieur de soi.

Quand la créativité devient un langage commun

Dans certains contextes de formation en arts expressifs, la diversité culturelle ne se présente pas d’abord comme une question à traiter, mais comme une réalité vécue. Des personnes venues de différents pays, parlant des langues distinctes, portant des histoires et des références variées, se retrouvent dans un même espace.

Au départ, cette diversité pourrait constituer un obstacle à la rencontre. Les cadres culturels diffèrent, les implicites ne sont pas partagés, les interprétations peuvent diverger. Pourtant, dans l’expérience, un autre phénomène peut émerger.

Lorsque l’expression passe par le corps, le mouvement, les sons ou les images, un langage commun semble se dessiner. Non pas un langage universel au sens d’une neutralité culturelle, mais une forme de communication qui contourne en partie les barrières habituelles.

Des personnes qui ne partagent ni la même langue ni les mêmes codes peuvent entrer en résonance à travers une musique, un rythme, un geste ou une trace graphique. La relation ne s’appuie plus uniquement sur le verbal, mais sur une expérience partagée.

Dans ces moments, la créativité agit comme un médiateur. Elle permet une mise en lien directe, sans passer par une traduction complète en mots. Ce type de rencontre peut donner l’impression d’une compréhension immédiate, presque évidente.

Cependant, cette impression mérite d’être nuancée. Le langage symbolique, s’il ouvre des possibilités de connexion, n’est pas culturellement neutre. Les formes, les gestes, les couleurs portent des significations qui varient selon les contextes. Le risque serait de projeter une universalité là où il existe en réalité des écarts.

La vigilance reste donc essentielle. Ce qui est partagé dans l’expérience ne doit pas être confondu avec une compréhension totale de l’autre. L’espace créatif permet une rencontre, mais il ne dispense pas d’une attention aux différences.

Dans cette tension entre connexion immédiate et complexité culturelle se situe un enjeu clinique important : soutenir un espace où la rencontre est possible, sans effacer ce qui distingue.

Hélène Cocriamont – Sonoma, Janvier 2026

Être vu sans être interprété : une expérience rare

Être regardé constitue une expérience ambivalente. Elle expose, fragilise, et peut rapidement réactiver des peurs de jugement ou de déformation. Dans de nombreux contextes, le regard de l’autre est associé à une évaluation implicite.

Dans certaines pratiques issues des arts expressifs, notamment le Mouvement Authentique, une autre forme de regard est proposée : un regard sans interprétation, sans intention de comprendre à la place de l’autre. Un regard qui témoigne, simplement.

Cette posture modifie profondément l’expérience relationnelle. Elle permet au sujet de se risquer à apparaître, tout en conservant une sécurité psychique. L’exposition devient alors tolérable, voire soutenante.

Cependant, cette ouverture n’est jamais totale ni continue. Le sujet alterne entre moments d’abandon et reprises de contrôle. Cette régulation témoigne d’un ajustement interne plutôt que d’une résistance.

Du côté du témoin, une exigence éthique se dessine : percevoir sans projeter. Il ne s’agit pas d’ignorer les résonances internes, mais de les formuler avec prudence, comme des échos possibles et non comme des vérités.

Une telle qualité de présence ne relève pas d’une technique, mais d’un travail intérieur du facilitateur. Sans cela, le regard risque de redevenir intrusif, même sous des formes apparemment bienveillantes.

Hélène Cocriamont – Sonoma, Janvier 2026